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Marc Goldstein (03/09/2004, 08h18)
Lorsqu'on regarde un film, une scène d'action par exemple, on y croit, on
s'y croit (en admettant qu'il s'agisse d'un bon film). Mais en même temps,
on sait que c'est du cinéma. Et on se demande comment les acteurs peuvent
jouer de façon aussi crédible alors que caméras, éclairagistes, machinistes
et autres décors en carton-pâte constituent leur réalité. Il y aurait donc
deux réalités : celle que raconte le film et celle du tournage du film.
Cependant, on se place d'ordinaire dans l'une ou dans l'autre, rarement dans
les deux à la fois (sauf peut-être pour un oeil professionnel). Bien sûr, on
peut dire qu'un film, c'est de la fiction, c'est du rêve. Pourtant, les
émotions produites par un film sont aussi réelles que celles que l'on peut
avoir par ailleurs. Finalement, nos sens font-ils vraiment la différence
entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ?

Que vous en semble ?

Marc
straph (03/09/2004, 08h37)
"Marc Goldstein"

> (....) Finalement, nos sens font-ils vraiment la différence
> entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ?
> Que vous en semble ?


Que tout "semble"...que rien n'est réel, pas même la douleur... et pourtant
on souffre!
Lorsqu'en dormant, vous faites un cauchemar qui vous plonge dans la
tourmente, qui souffre?
Mirabelle (03/09/2004, 10h55)
Marc , bonjour,

je te réponds

La grande différence que j'ai constatée entre l'émotion-fiction et
l'émotion-réalité, c'est que dans la réalité, devant un fait brutal qui
m'atteint directement, jamais je ne pleure, alors que la même scène vue dans
un film ou très bien évoquée dans un roman (deuil, séparation, rupture) me
fait facilement venir la larme à l'oeil ;
C'est probablement parce que dans la "vraie" vie, de même qu'en cas de choc
physique, tous les muscles du corps se contractent pour former comme un
bouclier autour de la zone d'impact, en cas de choc moral, nous mettons en
action des mécanismes de protection, nous nous "durcissons" .

La théâtralisation permet donc la catharsis de l'émotion qu'on n'a pu
exprimer sur le coup, trop appliqué que l'on était à résister à l'onde de
choc .

C'est comme cela qu'on en arrive au paradoxe de la scène du grand-père sur
son lit de mort, avec un membre de la famille que les autres vont regarder
un peu de travers par la suite, parce qu'il n'a pas eu l'air d'être
chagriné, juste ahuri peut-être ;
Or ce "sans-coeur", deux ans plus tard (mais "ils" ne le sauront pas)
pleurera comme un veau en voyant la mort d'un grand' père au cinéma (et ses
voisins se demanderont s'il est idiot, la scène étant émouvante, certes,
mais pas à ce point .!. )*

§

Par extension, devant des réalités qui dérangent, beaucoup préfèrent le
confort émotionnel que procurent les fictions au vécu en direct des joies et
des peines :
C'est le cas typique de celui qui dirait, je ne voyage pas à l'aventure,
parce que j'ai la trouille de me retrouver perdu en terra incognita,
autrement dit je refuse de vivre en direct l'émotion de la peur en terre
étrangère, mais qui ne loupe pas un seul film d'aventures en Pays lointains
et vibre par procuration à la lecture de Robinson Crusoé ( quand il ne
regarde pas Koh Lanta )

et ils sont de plus en plus nombreux, ceux qui refusent l'aventure quelle
qu'elle soit en live et lui préfèrent une série TV
( la peur d'avoir peur, la peur d'avoir mal , c'est finalement la peur de
vivre.. ?.)

Le problème majeur est qu'une émotion vécue refoulée, car non extériorisée,
peut effectivement trouver sa catharsis dans la représentation théâtralisée
d'un film ou d'un roman ; mais par contre, une émotion non éprouvée, parce
qu'on a eu peur de la vivre et que donc on a zappé la situation-même qui
aurait pu faire naître cette émotion, ne peut être avérée par de simples
images : on n'a là qu'une fiction émotionnelle, une copie de copie, un
artefact qui ne renvoie à rien de réel en tant qu'exemple personnel : c'est
toujours l'histoire de Parsifal, qui voit la "cène" du graal mais ne ressent
rien, étant un "enfant sauvage" .

Serait-ce le problème de l'autisme des temps modernes, de ces ombres qui se
croisent sans oser se toucher, sans savoir se parler, et qui croient à
leurs existences mais ne font que passer ... devant un écran télé.

De cette même manière, avec les émotions par procuration que fournissent
les écrans du monde actuel, le mythe de la caverne serait devenu une réalité
....

amicalement,
Mirabelle

*Il y a des individus qui ne savent pas se plier aux rites !..Moi j'ai
quand même de la chance, quand l'oeil resterait sec, en société,
j'arrivequand même à pleurer par contagion en voyant les autres . Pareil
pour rire aux blagues pas drôles de mon chef, qu'il ponctue fort
heureusement d'un rire (gras) communicatif (genre "rire enregistré" )!

"Marc Goldstein" <marc.goldstein> a écrit dans le message de
news:9hu1
[..]
Isabelle Hamey (03/09/2004, 11h16)
" Mirabelle" <mmroger> a écrit dans le message de
news:8cd7
[..]
> La théâtralisation permet donc la catharsis de l'émotion qu'on n'a pu
> exprimer sur le coup, trop appliqué que l'on était à résister à l'onde de
> choc .


Ça dépend. Personnellement, je pleure facilement quelles que soient les
situations difficiles [réalité ou fiction]. Ça me fait du bien de pleurer.
Ma mère m'envie car elle est incapable de pleurer.

> C'est comme cela qu'on en arrive au paradoxe de la scène du grand-père sur
> son lit de mort, avec un membre de la famille que les autres vont regarder
> un peu de travers par la suite, parce qu'il n'a pas eu l'air d'être
> chagriné, juste ahuri peut-être ;


Cf « L'Étranger » de Camus.

> Or ce "sans-coeur", deux ans plus tard (mais "ils" ne le sauront pas)
> pleurera comme un veau en voyant la mort d'un grand' père au cinéma (et ses
> voisins se demanderont s'il est idiot, la scène étant émouvante, certes,
> mais pas à ce point .!. )*


Isabelle
Isabelle Hamey (03/09/2004, 11h23)
" Mirabelle" <mmroger> a écrit dans le message de
news:8cd7
[...]
> *Il y a des individus qui ne savent pas se plier aux rites !..Moi j'ai
> quand même de la chance, quand l'oeil resterait sec, en société,
> j'arrivequand même à pleurer par contagion en voyant les autres . Pareil
> pour rire aux blagues pas drôles de mon chef, qu'il ponctue fort
> heureusement d'un rire (gras) communicatif (genre "rire enregistré" )!


Vous appelez ça une « chance » ?

Isabelle
Mirabelle (03/09/2004, 11h53)
ça m'empêche de passer pour un(e) cuistre, que je suis !
;-)

"Isabelle Hamey" <hamey> a écrit dans le message de
news:15ce
[..]
Mirabelle (03/09/2004, 11h54)
J'y avais pensé en effet ...

merci, Isabelle

bonne journée à vous,
Mirabelle

"Isabelle Hamey" <hamey> a écrit dans le message de
news:15ce
[..]
Isabelle Hamey (03/09/2004, 15h12)
" Mirabelle" <mmroger> a écrit dans le message de
news:8cd7
> ça m'empêche de passer pour un(e) cuistre, que je suis !
> ;-)


Ah ?

Isabelle
Isabelle Hamey (03/09/2004, 15h22)
" Mirabelle" <mmroger> a écrit dans le message de
news:8cd7
> J'y avais pensé en effet ...


The Cure aussi. "Standing on the beach, staring at [...]"

> merci, Isabelle


De rien.

> bonne journée à vous,


À vous aussi,

Isabelle
littleboy (03/09/2004, 15h22)
que ça fais un bail qu'on sait que notre appréhension du dit "réel"
n'est pas uniquement conditionné par nos sens, mais par toute notre
info-structure dans son ensemble.

"Marc Goldstein" <marc.goldstein> wrote in message news:9hu1
[..]
joye (03/09/2004, 16h30)
"Marc Goldstein"

[..]
> peut dire qu'un film, c'est de la fiction, c'est du rêve. Pourtant, les
> émotions produites par un film sont aussi réelles que celles que l'on peut
> avoir par ailleurs.


Tu parles, je pleurais encore aux toilettes à la fin de /Les jeux d'enfants/
la semaine dernière.

>Finalement, nos sens font-ils vraiment la différence
> entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ?


> Que vous en semble ?


Je ne crois pas que nos sens fassent la différence, parce que l'anticipation
d'un évènement nous font réagir, même si l'évènement n'a jamais lieu.

Hier soir, en rentrant, sur une route à la campagne, je suis arrivée sur la
scène d'un accident ; il y avait une autre voiture qui s'est arrêté juste
avant nous. Cela avait l'air sérieux, mais il faisait très sombre. Nous ne
pouvions pas voir s'il y avait quelqu'un toujours dans la véhicule ou non,
pas moyen de savoir. Un des messieurs dans l'autre voiture est descendu
dans le fossé pour voir. J'avais le coeur dans la bouche (?) (= j'avais
très peur, un peu de nausée). Nous avons su alors qu'il n'y avait plus
personne dans la véhicule et que l'accident a dû avoir lieu dans la journée.

Et même si l'on avait trouvé une victime, cela n'aurait pas été moi la
concernée, n'empêche que je sois touchée par un scénario sinon fictif, au
moins imaginaire.

Et puis pour ta dernière question, nous savons des études effectuées sur le
cerveau que c'est le cas : que l'émotion ne distingue pas entre la réalité
et la fiction.
C'est pour ça que les cauchemars peuvent nous faire peur et que les rêves
peuvent littéralement nous faire jouir.

Joye
Theuaah! (03/09/2004, 18h41)
Et si la réalité n'était qu'une fiction ?
Marc Goldstein (03/09/2004, 22h15)
-- " Mirabelle" a écrit :
> [...] je te réponds


¿ Tu penses que je ne l'aurais pas remarqué si tu ne l'avais pas précisé ?

> La grande différence que j'ai constatée entre l'émotion-fiction
> et l'émotion-réalité, c'est que dans la réalité, devant un fait brutal
> qui m'atteint directement, jamais je ne pleure, alors que la même
> scène vue dans un film ou très bien évoquée dans un roman
> (deuil, séparation, rupture) me fait facilement venir la larme à l'oeil ;


Pareil.

> C'est probablement parce que dans la "vraie" vie, de même qu'en
> cas de choc physique, tous les muscles du corps se contractent
> pour former comme un bouclier autour de la zone d'impact, en
> cas de choc moral, nous mettons en action des mécanismes de
> protection, nous nous "durcissons" .


Je pense aussi qu'il arrive parfois que l'action prime sur l'émotion. Face à
l'horreur, on peut être paralysé, s'effondrer en larmes, fuir ou agir. J'ai
expérimenté les quatre cas (sans les avoir sciemment choisis), comme tout le
monde, je pense.

[..]
> ceux qui refusent l'aventure quelle qu'elle soit en live et lui préfèrent
> une série TV ( la peur d'avoir peur, la peur d'avoir mal , c'est
> finalement la peur de vivre.. ?.)


Ce n'est pas si simple. Je comprends bien ce que tu décris parce que je suis
comme ça. Mais ce n'est pas par peur d'affronter la réalité, c'est autre
chose. C'est tout simplement que la réalité ne me fait pas rêver, ne m'a
jamais fait rêver. La réalité m'emmerde, à dire vrai. En revanche, les
histoires, les livres, les films, les fictions, les rêves, les contes, les
fables, les poèmes me font rêver, me font vivre. « Il y a plus d'aventures
sur un échiquier que sur toutes les mers du monde » disait à juste titre (en
tout cas vu de ma fenêtre) Pierre Mac Orlan ou Mac Mahon, je n'ai jamais
su...

[..]
> passer ... devant un écran télé. De cette même manière, avec
> les émotions par procuration que fournissent les écrans du
> monde actuel, le mythe de la caverne serait devenu une réalité...


Je ne saurais dire. Ça demande réflexion...

Marc
joye (03/09/2004, 23h13)
"Marc Goldstein"

> -- " Mirabelle" a écrit :
> > [...] je te réponds

> ¿ Tu penses que je ne l'aurais pas remarqué si tu ne l'avais pas précisé ?


J'ai une amie qui préface toute explication par « Joye...[petite pause], je
vais t'expliquer. »

J'adore cela, parce que dans cette petite nanoseconde de pause, je sais que
tout deviendra tout de suite parfaitement clair.

Même en ce moment, en te le racontant, j'entends sa voix qui me le dit.

> Ce n'est pas si simple. Je comprends bien ce que tu décris parce que je suis
> comme ça. Mais ce n'est pas par peur d'affronter la réalité, c'est autre
> chose. C'est tout simplement que la réalité ne me fait pas rêver, ne m'a
> jamais fait rêver.


Ben oui, c'est pour cela que c'est la réalité. Parle-t-on jamais de la
douce réalité et le rêve dur ?

> La réalité m'emmerde, à dire vrai.


Alors, là, dommage, parce que la réalité est tout sur lequel on peut
compter, par moments.

> En revanche, les
> histoires, les livres, les films, les fictions, les rêves, les contes, les
> fables, les poèmes me font rêver, me font vivre.


Tu vis dans ta tête, comme beaucoup de gens intelligents. C'est un outil de
survie qui permet parfois de continuer.

Joye
Marc Goldstein (03/09/2004, 23h26)
-- "joye" a écrit :
> [...] Tu vis dans ta tête, comme beaucoup de gens intelligents. [...]


Pas seulement. Des fous, des psychopathes, des autistes, des poètes... Bref,
plein de monde vivent dans leur tête. Et je fais le lien entre les deux
conceptions fondamentales de la pensée, celles opposées des idéalistes et
des réalistes, de Platon et d'Aristote.

Marc

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